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Quand les premières bombes ont explosé au-dessus de leurs têtes dans les environs de Kyiv le 24 février 2022, Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko savaient probablement déjà qu’ils ne quitteraient pas l’Ukraine pour autant. En 2014 déjà ils avaient campé sur la place Maïdan aux côtés de la société civile pour défendre les valeurs démocratiques. Depuis lors, ils n’ont eu de cesse d’informer la communauté internationale sur les réalités de l’Ukraine dans toute sa diversité, que ce soit à travers des interventions dans la presse étrangère, avec « Kult », leur podcast culturel multilingue, ou par leur présence active sur les réseaux sociaux et dans les médias, notamment francophones. Dans La vie à la lisière, le couple - parents de trois enfants - raconte quatre années de guerre, ou plutôt de résistance, autant pratique qu’intellectuelle. Parallèlement à leur activité d’intellectuels engagés, ils récoltent de l’argent et achètent des voitures qu’ils amènent aux militaires sur le front. Lors de ces voyages quasi mensuels, ils récoltent des témoignages, parlent avec ceux qui sont restés sur la ligne de front, militaires et surtout civils, comptent leurs morts, aussi, parmi leurs amis et connaissances, dont de nombreux poètes et écrivains. La grande force de La vie à la lisière est d’être bien plus qu’un journal de guerre, bien plus qu’une collection de témoignages. Dans ce récit riche et intense, évidemment bouleversant par instants, d’une grande force poétique, Tetyana et Volodymyr ne cessent de penser le monde. La guerre déplace le curseur, affecte notre manière de voir, de réfléchir, de comprendre. Le rapport au temps, à l’espace, à l’eau ou à la terre s’en trouve modifié. La menace constante de tout perdre donne à la poésie une tonalité nouvelle, aux rapports humains une coloration différente. Leur regard de journalistes, penseurs et philosophes nous permet d’appréhender cette guerre à la lisière de l’Europe dans ce qu’elle a d’essentiel : le combat de ceux qui veulent continuer à penser, à aimer, à vivre en paix dans le pays qui les a vus grandir. Et le silence de ceux qui les contemplent de loin, comme si rien n’avait changé.
L'extrait:
« La guerre nous apprend que nous sommes bien plus que nous ne pensions l’être. Que nos corps contiennent en eux l’espace de nos maisons, de nos villes, de notre pays. Que notre mémoire va bien plus loin que nos quelques décennies, Qu’en nous parlent les esprits de nos morts, s’entrelaçant aux corps de ceux auxquels nous donnerons naissance. La guerre nous apprend que les choses parlent. Qu’elles ont aussi le droit de changer de sens. Dans ce monde, une fenêtre n’est plus une fenêtre, elle est source de danger. Une lumière n’est plus une lumière, elle est lunette de tir pour l’ennemi. Un selfie pris sur un checkpoint peut coûter la vie à quelqu’un. Et une assiette de riz préparée par un bénévole pour une personne déplacée est une preuve d’amour. »
Blaise Hofmann le confie très vite : « Il y a l’œuvre, il y a l’homme ». Ce dernier étant difficile d’accès, l’écrivain essaie de se tourner principalement vers l’œuvre de cet artiste peintre et graveur – (Pietro) Sarto, né en 1930 à Chiasso -, mais il lui faut sans cesse revenir vers l’homme, parce que ce qui intéresse aussi Hofmann : « C’est le siècle qu’il a traversé ». Et c’est bien là ce qui rend ce livre aussi sublime que singulier, puisqu’il s’agit bien de dessiner le portrait et le parcours de ce « peintre célèbre du village voisin » dont presque personne ne sait qu’il est célèbre – un comble ! Cette biographie s’écrit sous nos yeux, elle se fait avec et contre l’artiste (rien n’est caché : sa misogynie, le fait qu’il trouve ses contemporains « emmerdants », son narcissisme, son côté bourgeois grognon qui se croit encore de gauche, etc.), mais aussi autour et dans sa peinture, son atelier, aux travers des mille et un souvenirs d’amis proches ou éloignés. C’est l’histoire d’une revanche sur le destin, d’une (demi)réussite, d’une vie qui en contient plusieurs aussi. Blaise Hofmann hésite, avance, fait un pas de côté, recule, butte et reprend son récit, c’est bien là ce qui est formidable ; on se prend à aller guigner sur Internet pour découvrir l’Atelier de St-Prex ; on est saisi par son « autoportrait lisant » datant de 1961, ses paysages renversés, croisés. Blaise Hofmann aurait put l’inventer, pourtant : tout est vrai. Et c'est d'une beauté toute en nuances.
L’extrait :
« Il a gagné la reconnaissance de quelques connaisseurs qui ont suffi à faire tourner l’Atelier. Il a vécu de son art, sans jamais afficher des prix indécents, sans faire de spéculation. Comme un artisan, il a vendu des toiles à des gens qui les trouvaient belles et qui souhaitaient vivre au quotidien avec elles. »
Qui dit Suisse pense banque, chocolat, montagne, Heidi – et, pour les plus inspirés, Stephan Eicher. Mais on oublie souvent qu’il y eut aussi une Suisse alternative – et peut-être existe-t-elle encore. Une Suisse de salles de concert, de nuits électriques, où une jeunesse en quête de repères se retrouvait, se cherchait, et se construisait à travers une multitude de styles, de groupes et de chapelles.
Dans Huitante, Hélène Becquelin replonge dans ces années-là – les siennes. Ses débuts aux Beaux-Arts de Lausanne, la solitude (son horreur de Magma), la quête amoureuse, et surtout les premiers concerts, chacun vécu comme le meilleur de sa vie. Elle fait revivre toute une géographie intime et musicale : la Dolce Vita à Lausanne (où l’on pouvait croiser Eicher), le Palladium à Genève, théâtre d’un concert incandescent de The Gun Club en 1984 ; cette rencontre improbable avec Robert Smith, un soir de mai 1982, juste avant que ce dernier – que personne n’avait reconnu – ne monte sur scène avec The Cure.
Au fil de chapitres placés sous le signe de The Cramps, The Feelies ou encore The Clash, la bande dessinée pourrait déjà combler les amateurs de rock des années 1980. Mais Hélène Becquelin capte aussi avec justesse le passage du temps, ces moments où les certitudes vacillent, où les goûts évoluent, où naît le désir de bifurquer. Cerise sur le gâteau aux orties : une postface sur les eighties, les notes sur les groupes et la revue de presse de l’époque.
Et si ce n’est pas déjà fait, précipitez-vous aussi sur 1979, le volume précédent : du bonheur charbonneux, brut et vibrant, à volonté.
(Et c’est le libraire qui a vendu plus de trente exemplaires de la biographie de Kid Congo Powers l'an passé qui vous le dit !)
Deuxième titre dans la collection Locus – consacrée aux lieux abandonnés. Après l’excellent Le fin chemin des anges, de Simon Johannin (sur le bagne pour enfants de l’Île du Levant), voici Terra Murata : un autre « lieu », une autre île, celle de Procida cette fois, en Italie, moins connue peut-être que Capri, coincée entre Naples et Ischia.
Un peu comme Johannin, qui nous faisait dériver d’une forme de fiction poétique vers le récit documentaire, Laura Ulonati nous embarque dans un roman hybride qui cache en son sein un essai sur la transformation d’une île dont l’économie fut autrefois liée à sa prison, et dont l’autrice dit : « Finalement, cet ancien bagne n’a jamais aussi bien incarné un système sécrétant sa propre fin. »
Une fois fermé, le pénitencier est laissé à l’abandon, avec ses mystères non résolus. Pour les habitants de l’île, comme sortis d’un mauvais rêve, il est temps de se réinventer et de se tourner vers un tourisme de masse qui, peu à peu, et comme partout, efface la vie vraie au profit du seul profit.
Mais ce serait trop peu dire de ce Terra Murata, roman habile et équilibré, qui nous transporte dans cette Italie dont Laura Ulonati sait nous faire ressentir les ambiances, les sons, les odeurs, les mille et un charmes – les ambiguïtés aussi. Écho lointain au roman d’éducation intitulé L’Île d’Arturo, d’Elsa Morante, il est aussi question du passage à l’âge adulte, des amours adolescentes, de mensonges, de secrets et de bouleversements.
Une réussite.
L’un de mes auteurs favoris publié chez une nouvelle maison d’édition – c’est jour de fête.
Laurent Graff, qui nous régale, de livre en livre, d’un imaginaire aussi surprenant que fantaisiste – imaginez la fin du capitalisme ou encore un homme prenant sa retraite à trente ans – , nous offre ici, avec L’Homme de la forêt, un précis de la marche, un manuel pour trouver son arbre, et une véritable ode au retour à la nature – un retour à soi. L’homme ne fuit rien : il marche, avec pour seul objectif « ce pas et le suivant ».
Ici, pas de message de résistance ni de vivre-ensemble – il s’agit plutôt d’abandon, de vie nouvelle, de vie vraie. L’homme suit un mouvement : celui des arbres, de l’eau, de sa solitude chérie, d’une liberté soumise non pas à la « loi de la jungle » – qui aurait plutôt cours en société – mais à celle de la forêt, plus souple.
C’est une pure merveille, à la fois poétique et philosophique. Pour preuve, Henry David Thoreau, Jean Giono et Élisée Reclus viennent de se relever des morts pour venir m’en acheter quelques exemplaires à offrir. Un texte à découvrir, à lire, à relire et à partager. Qui plus est, magnifiquement présenté. Joie.
L’extrait :
« La voix est miroir tendu aux oreilles : il entendait son reflet. Peu à peu, il s’était tu. Se taire n’était pas se tuer, mais vivre dans le paysage de ses pensées. Il y avait ses jambes qui le portaient et il y avait ses pensées qui marchaient en lui. Avec la pointe d’un diamant ou d’un saphir posée sur sa tempe, sans doute aurait-on pu entendre sa voix. Le parler de la solitude, c’est un peu comme la vision dans le noir. C’est un sens nouveau qui se développe. »
Dans la lignée du déchirant Tristesse de la terre, paru il y a une dizaine d’années – qui racontait la création du Wild West Show de Buffalo Bill et les derniers soubresauts de la conquête de l’Ouest américain – paraît aujourd’hui Les Orphelins, un livre-enquête où Éric Vuillard, fidèle à son art, déploie une plume acérée et malicieuse pour (re)donner voix à ceux que la légende a engloutis dans son tsunami de fantasmes, transformant les miettes de vérité en un socle pour un mythe au service de la « conquête » géographique : cet Ouest où, pour un temps limité, tout sembla possible, jusqu’aux pires atrocités, mais aussi la conquête des esprits, qui aiment penser que Billy the Kid fut une sorte de Peter Pan de la Frontière - en vérité un empire colossal fondé (volé) en moins d’un siècle...
Toute une cohorte de jeunes garçons vachers, mal nés, vagabonds, va ainsi faire l’expérience d’une liberté aussi extravagante que fugace : «(…) ils purent bouffer gratis, vivre au bordel, pioncer jusqu’à midi, se torcher la gueule, jouer aux cartes, buter n’importe qui, et surtout, ne rien foutre.» Jeunes et pauvres, ils mourront presque tous avant trente ans. Les survivants, après un détour par les forces de l’ordre, retourneront à leur point de départ – la misère – et raconteront ce qu’ils ont vécu, participant parfois eux-mêmes à la fabrication du mythe, jusqu’à finir par croire à leurs propres inventions.
Un livre tonitruant et magistral.
L’extrait :
« Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques. George Coe ne ment pas, il ne fabule pas, il raconte, et la machine s’emballe, la machine à Billy, et elle nous sert inlassablement la fausse monnaie de nos rêves. »
Les éditions Les Pérégrines n’arrêtent pas de nous surprendre, et on s’en réjouit. Après un Petit éloge de la procrastination, un autre sur le vin ou encore le feu de cheminée, sans oublier celui consacré aux anti-héroïnes de séries, voilà qu’elles ont mandaté l’humoriste Alexis Le Rossignol pour cette gourmande petite philosophie du flan, qui est un éloge mais aussi une réflexion des plus moelleuses puisque, pour lui (et je souscris) : « (…) dans un monde de plus en plus complexe, en manque d’horizon et de perspectives réjouissantes, les valeurs qu’il incarne, patience et douceur en tête, ont toujours des disciples. » Et ce livre en fera peut-être de nouveaux. Car si l’auteur en profite pour parler de lui (ce qui est bien normal), c’est toujours pour emprunter les chemins d’une pensée libre et amusante, vagabonde et néanmoins acérée –chemins qui ne conduisent pas à Rome mais plutôt à la pâtisserie du coin, où l’auteur dégustera, en fin connaisseur, sa part de flan.
Car oui, le flan incarne des valeurs, dont une majeure : l’inspontanéïté. « C’est une certaine idée de la liberté : il faut parfois avoir le courage de s’arracher à la commodité de la vie “normale” pour tracer son propre chemin. »
Ce livre, aussi drôle soit-il, permet de s’arrêter un moment et de se dire que l’essentiel est (parfois) dans la simplicité, incarnée (parfois encore) par le flan. Miam.
(Mon préféré ? le flan à la pistache de la Boulangerie Martine, Rue Jean-Violette 28, à Genève)
L'extrait :
« Or, s’il était humain, je crois que le flan ferait partie des lents : préparation lente, cuisson au four, temps de repos… Tout indique qu’il est de ceux qui ont besoin de temps pour bien faire les choses. Pourtant, il a réussi à se faire une place dans la société, et même mieux : à être un incontournable. Ce faisant, il démontre que le contre-pied est possible, et qu’il peut même être apprécié et valorisé. Oui, mais comment ? Eh bien c’est ce que nous allons voir. »
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©Yann Courtiau 2026