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Le Temps d'un Livre
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les conseils de lecture
nos libraires aiment (beaucoup) :

Laurent Mauvignier
La Maison vide(Minuit) 740 pages
Tout commence dans une maison, abandonnée, la recherche d’une médaille; l’énigme d’une photo dont on a griffonné un visage pour le faire disparaitre ; une commode dont un coin est brisé et dont on aura la clé du mystère quelques six cent pages plus loin. Prometteur. Puis vient l’histoire comme une valse à trois temps qui nous emporte, nous embarque: trois guerres, trois destins de femmes contrariés par les hommes – vivants comme morts. « Ce qui se joue là, (…) c’est le nom même de ce qu’autrefois on appelait la fatalité, le nom du déterminisme social, comme on l’appellerait aujourd’hui, le nom de l’histoire – l’histoire et les histoires qui pivotent sur elles-mêmes et glissent, vacillent, emmêlées les une aux autres et de si loin dans le temps que personne ne peut plus en démêler l’écheveau. » Roman balzacien ou plus simplement riche, ample, passant les détails à la loupe, allongeant les situations jusqu'au vertige, La Maison vide est un grand roman, splendide et entêtant - au style impeccable. Malgré sa taille (ou justement: à cause de sa taille), il est recommandé.
L’extrait :
« (…) c’est ça, je ne fais que du roman –, mais je crois que que si ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu’il puisse redémarrer. Ce monde, je pars de sa disparition pour le reconstituer, peut-être à l’aveugle, en prenant trop de libertés, mais avec la conviction que je le fais dans le bon sens, comme à partir d’un fémur fossilisé le squelette d’un animal préhistorique que personne n’a jamais vu. ».
L’extrait :
« (…) c’est ça, je ne fais que du roman –, mais je crois que que si ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu’il puisse redémarrer. Ce monde, je pars de sa disparition pour le reconstituer, peut-être à l’aveugle, en prenant trop de libertés, mais avec la conviction que je le fais dans le bon sens, comme à partir d’un fémur fossilisé le squelette d’un animal préhistorique que personne n’a jamais vu. ».
©Yann Courtiau 2025

Alice Botelho
Folie entre mes doigts(Mercure de France) 160 pages
Folie entre mes doigts est le récit sensible et puissant d'une jeune femme qui cherche à retrouver l'équilibre à travers les brèches de son existence et de sa mémoire défaillante. Elle avance en funambule, observe avec bienveillance d'autres "fous", hommes et femmes au parcours cabossé, internés comme elle dans un hôpital psychiatrique. Un univers sans fard, façonné par des récits de vie creusés par la violence, mais un univers regorgeant surtout d'humanité, creuset pour des amitiés à inventer.
Premier roman.
L’extrait :
« Le reste de la journée est en gélatine, les sons visqueux et les lumières flasques. Je descends l'escalier pour me rendre au dîner lorsque mon cœur traverse mon ventre. En chute libre. Il descend et je le vois sortir par contraction, en cris des battements. Couper l'artère coronaire comme un cordon ombilical. Arrêter de pomper, immobiliser l'oxygène. Ce n'est pas ça qui arrête ma respiration, mais des connexions mal faites en haut, derrière mes yeux, là où je n'étais pas. »
Premier roman.
L’extrait :
« Le reste de la journée est en gélatine, les sons visqueux et les lumières flasques. Je descends l'escalier pour me rendre au dîner lorsque mon cœur traverse mon ventre. En chute libre. Il descend et je le vois sortir par contraction, en cris des battements. Couper l'artère coronaire comme un cordon ombilical. Arrêter de pomper, immobiliser l'oxygène. Ce n'est pas ça qui arrête ma respiration, mais des connexions mal faites en haut, derrière mes yeux, là où je n'étais pas. »
©Annick Morard 2025

Basile Panurgias
Le Roman de Vassilis(Séguier) 248 pages
S’ l’auteur nous avait fait découvrir – dans L’Inconnue de la Factory (2020) – une Venise presque inédite en axant le roman autour de son architecture des années 1950, il se penche cette fois sur Athènes où le narrateur – Vassilis, un architecte – revient dans le but d’effacer son passé. Mais peut-on se départir de son ombre en plein soleil ? Il est beaucoup question du rapport entre la tradition et la modernité dans ce roman qui contient par ailleurs une critique subtile de ce qu’à fait Ikea sur les hellènes qui délaissent (comme un peu partout) les solutions locales au profit du « pas moins cher ailleurs » prôné (avec succès…) par l’entreprise suédoise de dévastation des forêts. Mais ce qui est encore mieux avec Panurgias, c’est que tout en démontrant les effets pervers d’Airbnb sur les villes aux forts potentiels touristiques – tout comme sur ces utilisateurs d’ailleurs (ceux qui disposent comme ceux qui proposent) –, il donne à lire un roman qui pense l'achitecture en y mêlant un trio amoureux, avec tout ce que cela sous-entend de jalousie et de concurrence masculine, ainsi qu’une conspiration visant à améliorer les relations entre la Grèce et la Turquie. Une réussite du genre, très équilibré, malin, entre divertissement et enrichissement de la pensée et de l'intelect.
L’extrait :
« J’ai toujours rejeté une approche capitaliste de l’architecture. J’ai idéalisé la ville, Athènes, et la manière d’y vivre. Et je m’apprête à jouer le jeu des barbares. Je vais mettre la maison sur Airbnb. Je pense à la chute du poème « En attendant les barbares », de Constantin Cavafy. Les barbares ne vienne pas comme prévu, mais « En somme, ils étaient une solution ». Si Cavafy avait vécu à notre époque, il aurait dû ajouter quelques vers, car les barbares sont parmi nous désormais. C’est nous ! Les touristes et les collabos. »
©Yann Courtiau 2025
L’extrait :
« J’ai toujours rejeté une approche capitaliste de l’architecture. J’ai idéalisé la ville, Athènes, et la manière d’y vivre. Et je m’apprête à jouer le jeu des barbares. Je vais mettre la maison sur Airbnb. Je pense à la chute du poème « En attendant les barbares », de Constantin Cavafy. Les barbares ne vienne pas comme prévu, mais « En somme, ils étaient une solution ». Si Cavafy avait vécu à notre époque, il aurait dû ajouter quelques vers, car les barbares sont parmi nous désormais. C’est nous ! Les touristes et les collabos. »
©Yann Courtiau 2025

Emmanuel Carrère
Kolkhoze(P.O.L.) 548 pages
Emmanuel Carrère est un sacré conteur, un bon écrivain, une belle plume ; Kolkhoze est sans doute son œuvre majeure dans une bibliographie presque sans faute. Il arrive à faire le lien avec de précédents livres tout en préservant ce sentiment de première fois qui surgira chez la lectrice. Figure centrale de ce livre : la mère de l’auteur, Hélène Carrère D’Encausse, son destin, sa famille, ses égarements parfois. Kolkhoze (l’explication du titre se trouve à la page 261) c’est aussi le rapport à la Russie qu’entretient Carrère fils, puis à la Géorgie ; c’est un livre qui traverse le XX siècle, pour aboutir au décès de sa mère et à l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Tout cela permet à Carrère un réflexion sur la transmission de la mémoire et sur la construction de mensonges bien utiles (par exemple la « passion » pour la musique de sa mère, déclarée sur France Culture, alors qu’Hélène Carrère D’Encausse n'a jamais eu aucun intérêt pour cet art et lui était même carrément hostile!), avec des retours fréquents à notre époque, lorsqu’il s’agit par exemple de vider l’appartement de fonction qu’occupaient les parents de l’auteur, Quai Conti ; les trouvailles multiples qu’il y fait et qui permettent d’étayer ce récit qui ne manque pas de piquant (ni de drôlerie d’ailleurs). Épique au premier abord, le récit devient plus intime vers la fin du livre, sans pour autant perdre de son intérêt. Je n’aime pas trop les superlatifs – donc on oublie « chef d’œuvres » et autre « classique immédiat » –, je me contenterais donc du simple et j’espère efficace: lisez-le, car ce livre de Carrère est passionnant.
L’extrait :
« Les livres, les films les récits qui me touchent le plus sont ceux qui montrent en même temps les dimensions horizontales et verticales de la vie. Horizontale : l’amour, l’amitié, les alliances, qu’on noue en faisant la traversée dans les mêmes eaux, les mêmes temps. Verticales : les relations entre les générations. Parents et enfants, aïeux et descendants, qui ont habité des mondes différents, partagé d’autre récits collectifs, d’autres valeurs, d’autres évidences – ce qui allait de soi, disons pour nos grands-parents, nous était devenu non seulement étranger mais souvent scandaleux. J’aime qu’on me donne accès à ces deux dimensions, à la fois l’expérience humaine, je pense que c’est le secret des grands livres (Guerre et Paix, Les Buddenbrook, Kristin Lavransdatter…), mais en réalité, à mesure que je deviens vieux, ce qui m’intéresse le plus c’est la dimension verticale. Plus tant mes amis et mes amours que mes parents, mes enfants, l’enfant que j’ai moi-même été. C’est sur cela aujourd’hui que j’ai envie d’écrire. En même temps… »
L’extrait :
« Les livres, les films les récits qui me touchent le plus sont ceux qui montrent en même temps les dimensions horizontales et verticales de la vie. Horizontale : l’amour, l’amitié, les alliances, qu’on noue en faisant la traversée dans les mêmes eaux, les mêmes temps. Verticales : les relations entre les générations. Parents et enfants, aïeux et descendants, qui ont habité des mondes différents, partagé d’autre récits collectifs, d’autres valeurs, d’autres évidences – ce qui allait de soi, disons pour nos grands-parents, nous était devenu non seulement étranger mais souvent scandaleux. J’aime qu’on me donne accès à ces deux dimensions, à la fois l’expérience humaine, je pense que c’est le secret des grands livres (Guerre et Paix, Les Buddenbrook, Kristin Lavransdatter…), mais en réalité, à mesure que je deviens vieux, ce qui m’intéresse le plus c’est la dimension verticale. Plus tant mes amis et mes amours que mes parents, mes enfants, l’enfant que j’ai moi-même été. C’est sur cela aujourd’hui que j’ai envie d’écrire. En même temps… »
©Yann Courtiau 2025
les conseils de lecture
nos libraires aiment (beaucoup) :

Julien Leschiera
L'épris littéraire(Le Dilettante) 268 pages
Elle est retrouvée. Quoi ? – la littérature. Oui, oui. Elle se cache là, dans les pages de ce roman original ; elle se répand entre les lignes d’un texte qui se tient du début à la fin et que le lecteur ne lâche que difficilement, emporté qu'il ou elle est par l’inquiétante étrangeté que lui réserve cette histoire dont le dénouement lui semblera aussi logique qu’implacable. S’éprendre de littérature c’est tout lui donner – tout lui sacrifier même –, à cette « muse » possessive et quelque peu acariâtre qui porte ici le nom de Céleste (Albaret) : vraie fausse servante d'un Marcel Proust (en carton). Il faut le signaler, Julien Leschiera signe là un roman qui devrait plaire (ou non) aux amateurs de La Recherche, du moins les intriguer, mais pour d’autres raisons que Proust lui-même. C’est un roman noir, un huis clos étouffant, c’est passionnant, c‘est entêtant, c’est le jeu des chaises musicales, l’impossibilité d’écrire, la contrainte et l’effacement, la quête du néant et le déni de la réalité si ce n’est pas de la vie elle-même. Comme si cela ne suffisait pas d’avoir publié un excellent premier roman qui sort maintenant en poche (Mes vies parallèles), Julien Leschiera gagne - je viens de le créer - le prix du plus beau titre de roman de cette rentrée littéraire 2025 et c'est peut dire qu'il a le droit d'être fier de ce livre qui trouvera ses lecteurs et ses lectrices, j’en suis sûr – tant la qualité répond présente et les bonnes idées aussi. Une vraie surprise qui fera un Goncourt des plus original (on peut rêver, en littérature).
L’extrait :
« – Ne le prenez pas mal. Je vais m’expliquer pour être plus clair. Si vous rencontriez une personne qui vous racontait avoir découvert la valeur de l’engagement après avoir lu un texte politique, vous ne trouveriez rien de surprenant à sa démarche ? Une autre personne pourrait avoir retrouvé la foi en lisant un livre sacré et tout vous semblerait logique. Et n’importe quel voyageur qui vous dirait qu’il s’est mis en mouvement après qu’on lui a offert le récit de quelque écrivain nomade ne vous paraitrait pas plus fou qu’un autre. Appliquez cette logique à mon cas. J’ai vu un homme heureux au fond de son lit, nourri par des infusions et quelques douceurs, entouré de ses papiers… Et j’ai suivi ses pas, simplement. »
L’extrait :
« – Ne le prenez pas mal. Je vais m’expliquer pour être plus clair. Si vous rencontriez une personne qui vous racontait avoir découvert la valeur de l’engagement après avoir lu un texte politique, vous ne trouveriez rien de surprenant à sa démarche ? Une autre personne pourrait avoir retrouvé la foi en lisant un livre sacré et tout vous semblerait logique. Et n’importe quel voyageur qui vous dirait qu’il s’est mis en mouvement après qu’on lui a offert le récit de quelque écrivain nomade ne vous paraitrait pas plus fou qu’un autre. Appliquez cette logique à mon cas. J’ai vu un homme heureux au fond de son lit, nourri par des infusions et quelques douceurs, entouré de ses papiers… Et j’ai suivi ses pas, simplement. »
©Yann Courtiau 2025

Sarah Jollien-Fardel
La Longe(Sabine Wespieser) 154 pages
« Je marche sans longe, je m’éloigne chaque jour un peu de notre bâtisse. Je grimpe difficilement les chemins escarpés, les muscles engourdis par les mois d’enfermement. Je m’y attelle, malgré tout. Le reste du temps, je lis, je relis, et je prépare la venue de l’hiver. »
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Si le drame est (toujours) présent dans ce deuxième roman de Sarah Jollien-Fardel, elle n’en fait pas tout à fait le centre de son histoire mais convie plutôt la lectrice et le lecteur a se laisser porter par l'histoire de la narratrice dans un aller-retour captivant entre l’enfance et l’âge adulte. De nombreux personnages, bien incarnés, viennent renforcer l’attrait de La Longe ; je pense d’abord à la famille et le frère en particulier, promis à un grand avenir sportif mais cassé par la vie, les grands-parents aussi - subliment et d’un autre temps -, tant d’autres encore. Les différences de génération sont habilement évoquées, le cours de la vie (les choix, si cruciaux) ainsi que les déplacements (l’éloignement vers la ville puis le retour aux sources) brossés avec soin. La bande originale ? Radiohead, Neil Young, Antony & The Johnsons, Spiritualized – chansons toujours à propos. Ici, aucun mélodrame, mais une tragédie, une vraie, superbe, qui bouleverse. Et si la narratrice semble perdre pied, c’est pour ensuite se reconstruire dans un lieu à l’écart du bruit du monde, une « chambre à soi », aidée en par une amitié naissante et une pharmacopée composée de livres, de textes : ceux de Rilke, Pessoa, Duras ou encore Delbo, mais aussi John Fante et son fameux Chien Stupide. Et au lieu d’en dire plus et forcement trop, je vous exhorte plus simplement à le lire ce roman - il est bien.
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Si le drame est (toujours) présent dans ce deuxième roman de Sarah Jollien-Fardel, elle n’en fait pas tout à fait le centre de son histoire mais convie plutôt la lectrice et le lecteur a se laisser porter par l'histoire de la narratrice dans un aller-retour captivant entre l’enfance et l’âge adulte. De nombreux personnages, bien incarnés, viennent renforcer l’attrait de La Longe ; je pense d’abord à la famille et le frère en particulier, promis à un grand avenir sportif mais cassé par la vie, les grands-parents aussi - subliment et d’un autre temps -, tant d’autres encore. Les différences de génération sont habilement évoquées, le cours de la vie (les choix, si cruciaux) ainsi que les déplacements (l’éloignement vers la ville puis le retour aux sources) brossés avec soin. La bande originale ? Radiohead, Neil Young, Antony & The Johnsons, Spiritualized – chansons toujours à propos. Ici, aucun mélodrame, mais une tragédie, une vraie, superbe, qui bouleverse. Et si la narratrice semble perdre pied, c’est pour ensuite se reconstruire dans un lieu à l’écart du bruit du monde, une « chambre à soi », aidée en par une amitié naissante et une pharmacopée composée de livres, de textes : ceux de Rilke, Pessoa, Duras ou encore Delbo, mais aussi John Fante et son fameux Chien Stupide. Et au lieu d’en dire plus et forcement trop, je vous exhorte plus simplement à le lire ce roman - il est bien.
©Yann Courtiau 2024

Eric Chauvier
Le lac inconnu(Allia) 106 pages
« L’effervescence se mue en frénésie. Et l’angoisse se dissipe un peu plus. Peut-être même pourrait pourrait-elle disparaître. Il leur suffirait de commercer sans pause et sans retenue. Ce plan sera suivi à la lettre. »
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Du lac, Thoreau disait que c’est « l’œil de la terre » : ce lieu où le spectateur, en y plongeant le regard, y sonde sa propre nature. Avec ce Lac inconnu, Chauvier, lui, nous propose à peu près la même chose : d’y sonder la nature de l’humain certes, mais celui des origines et de sa naissante angoisse dû découverte de sa finitude, de sa peur du néant, de ne pas savoir ce qu’il y après. Pour y remédier, l’Homme crée la « distraction ». celle-ci sera, au fil de l’Histoire et de l’évolution, tantôt le travail, la possession de biens, la guerre, le commerce ou encore la religion. Dans ce récit aussi étonnant que pertinent - qui couvre quelques millénaires ! - se cache aussi un essai de critique sociale et un roman de science-fiction. « Habiter ce monde en poète, ce serait cheminer vers une sorte d’apaisement. Bien, mais qui lit les poètes ? ». Et quelques pages plus loin, ce constat amer : « Si bien que chacun persiste dans son agitation spéculatrice, dans son menu train d’entropie, dans son petit bonhomme de dévastation, souriant presque au désastre qui s’annonce. ». Tour à tour le lecteur pensera à la Guerre du feu, à la Société du spectacle ou encore à 2011 L’Odyssée de l’espace, avant de revenir à l’image du lac. Un lac inconnu. Épatant.
©Yann Courtiau 2024
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Du lac, Thoreau disait que c’est « l’œil de la terre » : ce lieu où le spectateur, en y plongeant le regard, y sonde sa propre nature. Avec ce Lac inconnu, Chauvier, lui, nous propose à peu près la même chose : d’y sonder la nature de l’humain certes, mais celui des origines et de sa naissante angoisse dû découverte de sa finitude, de sa peur du néant, de ne pas savoir ce qu’il y après. Pour y remédier, l’Homme crée la « distraction ». celle-ci sera, au fil de l’Histoire et de l’évolution, tantôt le travail, la possession de biens, la guerre, le commerce ou encore la religion. Dans ce récit aussi étonnant que pertinent - qui couvre quelques millénaires ! - se cache aussi un essai de critique sociale et un roman de science-fiction. « Habiter ce monde en poète, ce serait cheminer vers une sorte d’apaisement. Bien, mais qui lit les poètes ? ». Et quelques pages plus loin, ce constat amer : « Si bien que chacun persiste dans son agitation spéculatrice, dans son menu train d’entropie, dans son petit bonhomme de dévastation, souriant presque au désastre qui s’annonce. ». Tour à tour le lecteur pensera à la Guerre du feu, à la Société du spectacle ou encore à 2011 L’Odyssée de l’espace, avant de revenir à l’image du lac. Un lac inconnu. Épatant.
©Yann Courtiau 2024

Kid Congo Powers
Some New Kind of Kick - autobiographietraduit de l'anglais par Angélique Merklen
(Le Boulon) 288 pages
« Ma vie se résumait de plus en plus à la musique et à mon statut de fan. Le lycée m’ennuyait. En fait de littérature, j’en apprenais plus avec Patti Smith qu’en cours d’anglais. C’est elle qui m’a fait connaitre Burroughs et Baudelaire, les poètes symbolistes français et la Beat Generation. Une graine de désolation romantique avait été plantée dans mon esprit adolescent fertile, prête à germer. Dans les faits, je consommais de la drogue, j’avais des relations sexuelles sans lendemain, je trainais avec des groupes de rock’n’roll et je gagnais mes galons en développant une intelligence de la rue et les joies des petits méfaits avec mon gang de délinquants juvéniles – le tout avant mon dix-huitième anniversaire. »
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Il faut lire ce livre. Vraiment. D’abord parce Kid Congo Powers est un cas singulier du petit monde du rock : un jeune grindalet latino, pas tout à fait à sa place à Los Angeles. gay et amateur de disco et qui devient, à partir de 1975, un fan absolu de Patti Smith puis des Ramones dont il fonde le fan-club de la cote ouest. Au gré d’un court séjour à New York, pour aller voir quelques concerts au mythique club CBGB, le voilà qui squatte chez Lydia Lunch qui a la bonne idée de lui mettre une guitare entre les mains - c’est parti. Kid Congo Powers sera guitariste pour les Cramps puis avec son ami Jeffrey Lee Pierce au sein du Gun Club. Sur la route, il côtoie Siouxsie & The Banshess et Blix Bargeld, ira poser ses lourdes valises sous ses yeux à Berlin puis Londres ; il jouera plus tard encore et pour quelques temps au sein des Bad Seeds de Nick Cave et il aura même comme petit-ami Ron Athey fondateur avec Rozz Williams du groupe expérimental Premature Ejaculation). Écrit avec sincérité et humour, c’est une vie chaotique que nous peint là Kid Congo, avec des hauts et des bas (beaucoup), la drogue, le sida, les petits boulots pour survivre (il travaille notamment pour le libraire Arthur Nersesian qui écrit à cette époque son livre Fuck-Up, récemment traduit en français aux éditions de La Croisée!), les occasions manquées, les amis, les amours, la familles, les vivants et les morts. Sortez vos disques : Las Vegas Story du Gun Club, Psychedelic Jungle des Cramps ou encore The Good Son de Nick Cave & The Bad Seeds, la bande-son de rêve de ce livre qui n’est pas moins une réussite en matière de biographie rock (mais pas que) et passionnant comme un roman.
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Il faut lire ce livre. Vraiment. D’abord parce Kid Congo Powers est un cas singulier du petit monde du rock : un jeune grindalet latino, pas tout à fait à sa place à Los Angeles. gay et amateur de disco et qui devient, à partir de 1975, un fan absolu de Patti Smith puis des Ramones dont il fonde le fan-club de la cote ouest. Au gré d’un court séjour à New York, pour aller voir quelques concerts au mythique club CBGB, le voilà qui squatte chez Lydia Lunch qui a la bonne idée de lui mettre une guitare entre les mains - c’est parti. Kid Congo Powers sera guitariste pour les Cramps puis avec son ami Jeffrey Lee Pierce au sein du Gun Club. Sur la route, il côtoie Siouxsie & The Banshess et Blix Bargeld, ira poser ses lourdes valises sous ses yeux à Berlin puis Londres ; il jouera plus tard encore et pour quelques temps au sein des Bad Seeds de Nick Cave et il aura même comme petit-ami Ron Athey fondateur avec Rozz Williams du groupe expérimental Premature Ejaculation). Écrit avec sincérité et humour, c’est une vie chaotique que nous peint là Kid Congo, avec des hauts et des bas (beaucoup), la drogue, le sida, les petits boulots pour survivre (il travaille notamment pour le libraire Arthur Nersesian qui écrit à cette époque son livre Fuck-Up, récemment traduit en français aux éditions de La Croisée!), les occasions manquées, les amis, les amours, la familles, les vivants et les morts. Sortez vos disques : Las Vegas Story du Gun Club, Psychedelic Jungle des Cramps ou encore The Good Son de Nick Cave & The Bad Seeds, la bande-son de rêve de ce livre qui n’est pas moins une réussite en matière de biographie rock (mais pas que) et passionnant comme un roman.
©Yann Courtiau 2024
les conseils de lecture
nos libraires aiment (beaucoup) :

Jason
La Mort à Trieste(Atrabile) 184 pages
« - Alors, Dada, c'est quoi ?
- Dada, c'est la raison par la folie, c'est un cri abstrait et primitif contre l'Art. Contre le monde. Contre la réalité.
Sans oublier que c'est un coup de pied dans les couilles du bon goût de la bourgeoisie, ah ah, pour être honnête.
Une tasse de café ?
- D'accord. »
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David Bowie, Raspoutine, les groupes Ultravox et Eurythmics, Magritte, le club Dada, un portrait d’Aleister Crowley, une peinture de Munch, cette Mort à Trieste - de Jason - est bourrée de références alléchantes, amusantes et parfois pertinentes. Trois histoires, dont la centrale, elle-même composée d’une multitudes de petites histoires, qui toutes anticipent peu ou prou une catastrophe à venir, inévitable, inéluctable. Cette bande dessinée ne colle pas au réel (et c’est tant mieux), vous l’aurez sans doute deviné, mais elle n'en est pas moins actuelle et c’est peut-être l'un de ces points forts. Il y a aussi les personnages, le style reconnaissable, et cette tendances presque surréaliste à conter des histoires dont le lecteur en sortira comme d’un rêve ou, plutôt, comme l’écrivait Magritte à André Breton, d’un mystère (« Toute chose ne saurait exister sans son mystère »). Fort plaisant.
©Yann Courtiau 2025

Sylvie Dazy
Incarnat(Le Dilettante) 122 pages
« De nos talents médiocres et de nos corps vulgaires nous autres pauvres mortelles nous ne sommes pas fières, trainant une flétrissure différente du passé, mais similaire ; la plèbe des quelconques, des abîmées, avance à pas lent vers la sortie et sans trop la ramener s’il vous plaît »
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La violence et l’anarchie de Fight Club, le ton percutent de King Gong Théorie et le génie du monologue tendu façon Principe de réalité ouzbek de Tiphaine Le Gall (si vous n’avez pas lu, faites-le : c’est un excellent texte), voilà un peu la recette d’Incarnat. Incarnat, oui, comme la teinte vive que donne le sang affluant au visage lorsqu’on est sous le coup d’une agitation émotionnelle et c’est le cas de la narratrice qui se demande pourquoi « (…) à trente ans, la vie me semblait-elle finie ? ». Parents divorcés, marais social, coups et injustice, tout cela et plus encore conduisent la narratrice – Loune – à faire un stage avec d’autres personnes (une majorité écrasante d'hommes, bien sûr) ayant commis violence sur autrui. C’est l’engrenage… Incarnat est porté par une langue rude et crue née d’une intelligence vive et subtile pour en venir à son propos. On ne lâche pas le livre, on suit, page après page et on se met à comprendre Loune. Et voilà que nos certitudes en prennent un coup - de génie. @Yann Courtiau 2025
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La violence et l’anarchie de Fight Club, le ton percutent de King Gong Théorie et le génie du monologue tendu façon Principe de réalité ouzbek de Tiphaine Le Gall (si vous n’avez pas lu, faites-le : c’est un excellent texte), voilà un peu la recette d’Incarnat. Incarnat, oui, comme la teinte vive que donne le sang affluant au visage lorsqu’on est sous le coup d’une agitation émotionnelle et c’est le cas de la narratrice qui se demande pourquoi « (…) à trente ans, la vie me semblait-elle finie ? ». Parents divorcés, marais social, coups et injustice, tout cela et plus encore conduisent la narratrice – Loune – à faire un stage avec d’autres personnes (une majorité écrasante d'hommes, bien sûr) ayant commis violence sur autrui. C’est l’engrenage… Incarnat est porté par une langue rude et crue née d’une intelligence vive et subtile pour en venir à son propos. On ne lâche pas le livre, on suit, page après page et on se met à comprendre Loune. Et voilà que nos certitudes en prennent un coup - de génie. @Yann Courtiau 2025

Thomas E. Florin
Autodafé, comment les livres ont gâché ma vie(Gospel) 90 pages
« Les livres ont gagné. Les livres m’ont attaché. Ils m’ont mis cette idée en tête, m’ont fait signer ce pacte. Même le diable n’exige pas autant. La fidélité ou le suicide, qu’est-ce que c’est que ce contrat ? Le diable, au moins, offre des plaisir, du divertissement, son et lumière. Qu’ont à offrir les livres en échange d’une vie. »
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Faut-il brûler les livres ? voilà le sujet du seul et unique roman de Canetti intitulé Auto-da-fé, auquel cet autre très singulier livre fait bien sûr une inquiétante référence en ajoutant encore : Comment les livres ont gâché ma vie. La lectrice, le lecteur – surtout ceux qui empilent les livres partout chez eux -, s’attend alors à un livre sarcastique, une bagatelle amusante, une pochade incendiaire. Mais non. D’abord parce que le livre est bien plus sérieux qu’on ne pourrait le penser, et aussi car sa forme est hautement intéressante. Nous n’avons là ni un récit, ni un journal - encore moins une autofiction - mais plutôt l’autoportrait littéraire de l’auteur en personnage de roman qui tente d’écrire ce qu’on a entre les mains. Et ces nombreuses questions que pose le texte : que font-ils de nous, pauvres pêcheurs de mots, ces livres lus ou pas qui s’entassent dans nos appartements de plus en plus petits ? L’obsession, parfois d’une vie entière, qui nous dessine socialement… tout ça pour finir dans une benne à ordures après notre mort ? Vient encore l’idée de la récupération, de la mémoire qui colle aux livres avant que le livre ne se renverse en éloge de la lecture, du langage et des livres, et que le pouvoir de l’écriture l’emporte aussi. Limpide, sobre et simple, ce roman (qui n’en est pas tout à fait un) de Thomas E. Florin est vraiment bien. À lire en écoutant By the fire, de Thurston Moore (cité dans le livre !), et se rangera auprès d’autres livres insolites tel que Le Pilon (de Desalmand, chez Quidam), Le deuil de la littérature (de Deriquebourg, chez Allia) ou encore Incognita incognita ou le plaisir de trouver ce qu’on ne cherchait pas (de Forsyth, traduit de l’anglais par Marie-Noël Rio, aux éditions du Sonneur). Tout ça pour dire que les éditions du Gospel, qui publie cet excellent Autodafé, sont à surveiller de près et reste une alternative de goût et de qualité.
©Yann Courtiau 2025
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Faut-il brûler les livres ? voilà le sujet du seul et unique roman de Canetti intitulé Auto-da-fé, auquel cet autre très singulier livre fait bien sûr une inquiétante référence en ajoutant encore : Comment les livres ont gâché ma vie. La lectrice, le lecteur – surtout ceux qui empilent les livres partout chez eux -, s’attend alors à un livre sarcastique, une bagatelle amusante, une pochade incendiaire. Mais non. D’abord parce que le livre est bien plus sérieux qu’on ne pourrait le penser, et aussi car sa forme est hautement intéressante. Nous n’avons là ni un récit, ni un journal - encore moins une autofiction - mais plutôt l’autoportrait littéraire de l’auteur en personnage de roman qui tente d’écrire ce qu’on a entre les mains. Et ces nombreuses questions que pose le texte : que font-ils de nous, pauvres pêcheurs de mots, ces livres lus ou pas qui s’entassent dans nos appartements de plus en plus petits ? L’obsession, parfois d’une vie entière, qui nous dessine socialement… tout ça pour finir dans une benne à ordures après notre mort ? Vient encore l’idée de la récupération, de la mémoire qui colle aux livres avant que le livre ne se renverse en éloge de la lecture, du langage et des livres, et que le pouvoir de l’écriture l’emporte aussi. Limpide, sobre et simple, ce roman (qui n’en est pas tout à fait un) de Thomas E. Florin est vraiment bien. À lire en écoutant By the fire, de Thurston Moore (cité dans le livre !), et se rangera auprès d’autres livres insolites tel que Le Pilon (de Desalmand, chez Quidam), Le deuil de la littérature (de Deriquebourg, chez Allia) ou encore Incognita incognita ou le plaisir de trouver ce qu’on ne cherchait pas (de Forsyth, traduit de l’anglais par Marie-Noël Rio, aux éditions du Sonneur). Tout ça pour dire que les éditions du Gospel, qui publie cet excellent Autodafé, sont à surveiller de près et reste une alternative de goût et de qualité.
©Yann Courtiau 2025

Christophe Schenk
The Second Tindersticks Album(Densité) 140 pages
« Soudain, tous les éléments semblaient se mettre ensemble pour faire de The Second Tindersticks Album la pièce maîtresse d’une carrière qui n’avait jamais eu le succès qu’elle méritait, à mon sens.»
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Comme on se plonge dans la « lecture » d’un classique littéraire signé par un spécialiste, pour mieux en saisir les enjeux, entrevoir les tenants et les aboutissants, se faire lister les influences (et même les quelques plagiats discrets), on s’immerge tout pareil dans la collection Discogonie en général et dans ce nouvel essai de Christophe Schenk en particulier, entièrement dédié à un disque du groupe Tindersticks : The Second Tindersticks Album. Rébarbatif ? Seulement destiné au fanatiques ? Non, non, non, au contraire, on a là un véritable « portrait de groupe » au sens large, un retour sur le contexte de l’époque (le mitan des années 1990 principalement) et surtout un livre qui sonde - non pas l’échec, attention - mais plutôt l’insuccès de musiciens qui ont su s’en accommoder et peut-être même en faire une marque de fabrique. Il faut signaler aussi que Christophe Schenk, en bon journaliste (admirateur des Tindersticks et collectionneur obsessionnel de disques !), est allé nous dénicher des dizaines d’extraits d’entretiens pour donner un sens choral à son livre et étoffer le récit d’un disque qui, sans quitter la forme de l’essai aussi généreux qu'intéressant, en devient un véritable roman. Témoignage d’une façon de faire de la musique, de la vivre, Schenk traite les chansons isolément, parle des tenues vestimentaires, des accointances (notamment avec Nick Cave & The Bad Seeds), des influences (la batterie de Five Years de Bowie par exemple), de la pochette, des photographies, des différents éditions, des notes, des textes, de la réception hier et aujourd’hui de ce fameux Tindersticks Second Album. Un véritable plaisir pour s’abîmer dans la musique de ce groupe à la longévité incroyable et notamment avec le titre A Night in, quand Stuart Staples rumine : « Les soucis du quotidien semblent s'évanouir. La fin du jour apporte la libération. ».
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Comme on se plonge dans la « lecture » d’un classique littéraire signé par un spécialiste, pour mieux en saisir les enjeux, entrevoir les tenants et les aboutissants, se faire lister les influences (et même les quelques plagiats discrets), on s’immerge tout pareil dans la collection Discogonie en général et dans ce nouvel essai de Christophe Schenk en particulier, entièrement dédié à un disque du groupe Tindersticks : The Second Tindersticks Album. Rébarbatif ? Seulement destiné au fanatiques ? Non, non, non, au contraire, on a là un véritable « portrait de groupe » au sens large, un retour sur le contexte de l’époque (le mitan des années 1990 principalement) et surtout un livre qui sonde - non pas l’échec, attention - mais plutôt l’insuccès de musiciens qui ont su s’en accommoder et peut-être même en faire une marque de fabrique. Il faut signaler aussi que Christophe Schenk, en bon journaliste (admirateur des Tindersticks et collectionneur obsessionnel de disques !), est allé nous dénicher des dizaines d’extraits d’entretiens pour donner un sens choral à son livre et étoffer le récit d’un disque qui, sans quitter la forme de l’essai aussi généreux qu'intéressant, en devient un véritable roman. Témoignage d’une façon de faire de la musique, de la vivre, Schenk traite les chansons isolément, parle des tenues vestimentaires, des accointances (notamment avec Nick Cave & The Bad Seeds), des influences (la batterie de Five Years de Bowie par exemple), de la pochette, des photographies, des différents éditions, des notes, des textes, de la réception hier et aujourd’hui de ce fameux Tindersticks Second Album. Un véritable plaisir pour s’abîmer dans la musique de ce groupe à la longévité incroyable et notamment avec le titre A Night in, quand Stuart Staples rumine : « Les soucis du quotidien semblent s'évanouir. La fin du jour apporte la libération. ».
©Yann Courtiau 2025
les conseils de lecture
nos libraires aiment (beaucoup) :

Katja Petrowskaja
La photo me regardait(Macula) 248 pages
« Toute photo est le fragment d’un monde, arraché au temps et à l’espace. Nous ne voyons que ce fragment, qui tente de se présenter comme le monde dans sa totalité ou comme une partie représentative – si ce n’est comme métaphore, du moins comme « pars pro toto ». »
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Des photographies de Maya Deren , de Francesca Woodman, de la photographe géorgienne Natela Grigalashvili, du photographe et cinéaste suisse d'origine juive polonaise Helmar Lerski - dont le travail esthétique anticipe de façon saisissante (et paradoxale) celui de Leni Riefenstahl et Arno Breker -, des photographies anciennes, parfois de famille, actuelles, chinées, découvertes par hasard dans une bibliothèque, commentées avec finesse, justesse, intelligence et beauté – c’est là toute l’originalité et la force tranquille de ce merveilleux livre de Katja Petrowskaja. Il s’agit de déchiffrer ce petit bout de temps. Qui et quoi et quand au juste ? On est saisi de malaise en découvrant la photo de La « Course (cycliste) de la paix », à Kiev en 1986, alors que la foule n’est pas au courant de la catastrophe de Tchernobyl arrivée quelques jours plus tôt, puis on est ému par ce cliché d’un chanteur d’opéra – Moses LaMarr -, durant la tournée de l’Everyman Opery company, en manteau de couleur claire, dans la neige d’un parc de Leningrad en 1955, devant une audience d’enfants et de femmes éblouis et touchés de se trouver là, de voir un noir, d’entendre sa voix, son chant, situation œuvrant comme une l’image parfaite du « dégel » soviétique, même si cette tournée cachait un but politico-idéologique (pour les deux camps, comme l’explique si bien Katja Petrowskaja), mais qui s’en affranchit si bien, durant ce bref moment de contact humain. La Photo me regardait est un recueil de nouvelles et d’essais autant qu’un journal qui permet, lorsqu’on regarde bien – lorsqu’on y plonge ! -, de parler du passé, de penser le contemporain, d’évacuer comme de recevoir. 57 photographies et mille histoires. Sublime.©Yann Courtiau 2025
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Des photographies de Maya Deren , de Francesca Woodman, de la photographe géorgienne Natela Grigalashvili, du photographe et cinéaste suisse d'origine juive polonaise Helmar Lerski - dont le travail esthétique anticipe de façon saisissante (et paradoxale) celui de Leni Riefenstahl et Arno Breker -, des photographies anciennes, parfois de famille, actuelles, chinées, découvertes par hasard dans une bibliothèque, commentées avec finesse, justesse, intelligence et beauté – c’est là toute l’originalité et la force tranquille de ce merveilleux livre de Katja Petrowskaja. Il s’agit de déchiffrer ce petit bout de temps. Qui et quoi et quand au juste ? On est saisi de malaise en découvrant la photo de La « Course (cycliste) de la paix », à Kiev en 1986, alors que la foule n’est pas au courant de la catastrophe de Tchernobyl arrivée quelques jours plus tôt, puis on est ému par ce cliché d’un chanteur d’opéra – Moses LaMarr -, durant la tournée de l’Everyman Opery company, en manteau de couleur claire, dans la neige d’un parc de Leningrad en 1955, devant une audience d’enfants et de femmes éblouis et touchés de se trouver là, de voir un noir, d’entendre sa voix, son chant, situation œuvrant comme une l’image parfaite du « dégel » soviétique, même si cette tournée cachait un but politico-idéologique (pour les deux camps, comme l’explique si bien Katja Petrowskaja), mais qui s’en affranchit si bien, durant ce bref moment de contact humain. La Photo me regardait est un recueil de nouvelles et d’essais autant qu’un journal qui permet, lorsqu’on regarde bien – lorsqu’on y plonge ! -, de parler du passé, de penser le contemporain, d’évacuer comme de recevoir. 57 photographies et mille histoires. Sublime.©Yann Courtiau 2025

Cécile Barth-Rabot
La lecture(Armand Colin) 316 pages
« Nul ne peut donc être complètement sûr de la satisfaction qu’il pourra trouver dans une lecture (y compris lorsqu’un tiers fait de l’ouvrage une critique positive). Tout au plus peut-on tenter de réduire l’incertitude, en s’appuyant par exemple sur l’expérience que d’autres ont faite du même objet (avec l’incertitude inhérente à la singularité des sujets lecteurs) ou sur l’expérience qu’on a soi-même faite d’objets en apparence similaire, produits par exemple par le même auteur ou le même éditeur (avec l’incertitude tenant cette fois à la singularité des objets de lecture). »
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Pour ce 23 avril, Journée mondiale du livre et du droit d'auteur, qui met en valeur l’écriture et – ce qui nous intéresse surtout : la lecture, il fallait bien se pencher un peu sur cette dernière, qui, précise l’autrice de cette passionnante recherche : «suscite une abondance singulière de discours, qui la décrivent comme menacée ou qui en vantent les mérites, et qui, se faisant, en soulignent et en renforcent la valeur. » Lecture et souci de soi, logiques de choix, postures, valeur et visibilité, etc. autant de chapitres qui permettent de définir avec autant de nuances que de détails cet « objet sacré » (ne pas prendre au sérieux) qu’est le livre, sa lecture (littéraire, si possible), ainsi que le lecteur lui-même. Mais cet essai qui a le mérite d’être exhaustif, a la particularité bien intéressante de démonter quelques clichés, notamment du rôle de la lecture scolaire ou bien celui des discours institutionnels ronflants du type « Lisez ! Vous en sortirez meilleur, grandi, cultivé », discours sensés s’adresser à toutes et tous et provoquez des envies de lecture, mais n’est entendu que par le (petit) public de convaincus – de lectrices et de lecteurs. Alors oui, sans aucun doute, la lecture peut constituer un refuge, une ouverture et un outil d’émancipation, mais cela tient à certaines conditions, aux dispositions de l’individu, au temps dont on dispose, etc. Comme le précise encore Cécile Barth-Rabot : « En d’autres termes, l’espace du lire n’est jamais donné, mais plutôt conquis et toujours doublement déterminé socialement par les dispositions des individus et leurs conditions matérielles d’existence. » Et plus loin encore : « Il s’agit donc pour un individu de trouver non seulement un texte qui lui convienne de manière générale, mais un texte qui soit adapté au moment considéré, qu’il puisse lire "à ce moment-là" avec plaisir et profit. La lecture, de Cécile Barth-Rabot, dans la collection U, Armand Colin, 316 pages essentielles (j’aimerais dire : obligatoires) pour tout professionnel du livre, surtout les institutions d’état, et autres férus de livres et de littérature - et de sa lecture, bien sûr.
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Pour ce 23 avril, Journée mondiale du livre et du droit d'auteur, qui met en valeur l’écriture et – ce qui nous intéresse surtout : la lecture, il fallait bien se pencher un peu sur cette dernière, qui, précise l’autrice de cette passionnante recherche : «suscite une abondance singulière de discours, qui la décrivent comme menacée ou qui en vantent les mérites, et qui, se faisant, en soulignent et en renforcent la valeur. » Lecture et souci de soi, logiques de choix, postures, valeur et visibilité, etc. autant de chapitres qui permettent de définir avec autant de nuances que de détails cet « objet sacré » (ne pas prendre au sérieux) qu’est le livre, sa lecture (littéraire, si possible), ainsi que le lecteur lui-même. Mais cet essai qui a le mérite d’être exhaustif, a la particularité bien intéressante de démonter quelques clichés, notamment du rôle de la lecture scolaire ou bien celui des discours institutionnels ronflants du type « Lisez ! Vous en sortirez meilleur, grandi, cultivé », discours sensés s’adresser à toutes et tous et provoquez des envies de lecture, mais n’est entendu que par le (petit) public de convaincus – de lectrices et de lecteurs. Alors oui, sans aucun doute, la lecture peut constituer un refuge, une ouverture et un outil d’émancipation, mais cela tient à certaines conditions, aux dispositions de l’individu, au temps dont on dispose, etc. Comme le précise encore Cécile Barth-Rabot : « En d’autres termes, l’espace du lire n’est jamais donné, mais plutôt conquis et toujours doublement déterminé socialement par les dispositions des individus et leurs conditions matérielles d’existence. » Et plus loin encore : « Il s’agit donc pour un individu de trouver non seulement un texte qui lui convienne de manière générale, mais un texte qui soit adapté au moment considéré, qu’il puisse lire "à ce moment-là" avec plaisir et profit. La lecture, de Cécile Barth-Rabot, dans la collection U, Armand Colin, 316 pages essentielles (j’aimerais dire : obligatoires) pour tout professionnel du livre, surtout les institutions d’état, et autres férus de livres et de littérature - et de sa lecture, bien sûr.
©Yann Courtiau 2025

Françoise Armengaud
Mémoire de Dame PeloteChatte de Michel de Montaigne
(La Bibliothèque) 106 pages
« C’est dans cette Bibliothèque, qu’il nomme aussi sa librairie – puisqu’il y serre ses livres – que mon maître passe le plus clair de son loisir. Il a toujours aimé s’y retirer, se soustraire à la compagnie de sa famille et de toutes gens tant de la maisonnée que des alentours. (…) On dirait qu’elle a été conçue et bâtie afin que l’on y ronronne partout à son aide. »
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On dit qu’un livre avec un chat dessus à 30% de chances supplémentaires de se vendre. Il est même possible d'augmente encore ce score en y ajoutant une pile de livres et / ou une tasse de café, le combo gagnant étant – vous l’aurez sans doute compris : d’illustrer votre livre avec un chat, des livres et du café fumant. Mais pour les trop méconnues et pourtant si sympathiques éditions de La Bibliothèque, ce nouveau livre, intitulé Mémoires de Dame Pelote, passera probablement inaperçu et c’est bien dommage. Dommage parce que le ton est bon et souvent amusant (une langue dix-huitième, mais ni trop, ni trop peu) ; l’idée est originale et le résultat est probant (la narratrice n’est autre que la chatte de Montaigne) ; Montaigne est bien présent mais n’occupe pas toute la place (ses idées sont essaimées de ci-delà) ; les sources généreuses et la forme exquise, pour ne pas dire le contraire qui irait tout aussi bien. Un de ces livres dont la presse ne parlera guère, réservé au happy fews comme vous et moi, secret qui n’a pas besoin d’être gardé, bonheur de lecture à partager sans retenue – ça arrive et c’est un vrai bonheur, avec ou sans café. ©Yann Courtiau 2025
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On dit qu’un livre avec un chat dessus à 30% de chances supplémentaires de se vendre. Il est même possible d'augmente encore ce score en y ajoutant une pile de livres et / ou une tasse de café, le combo gagnant étant – vous l’aurez sans doute compris : d’illustrer votre livre avec un chat, des livres et du café fumant. Mais pour les trop méconnues et pourtant si sympathiques éditions de La Bibliothèque, ce nouveau livre, intitulé Mémoires de Dame Pelote, passera probablement inaperçu et c’est bien dommage. Dommage parce que le ton est bon et souvent amusant (une langue dix-huitième, mais ni trop, ni trop peu) ; l’idée est originale et le résultat est probant (la narratrice n’est autre que la chatte de Montaigne) ; Montaigne est bien présent mais n’occupe pas toute la place (ses idées sont essaimées de ci-delà) ; les sources généreuses et la forme exquise, pour ne pas dire le contraire qui irait tout aussi bien. Un de ces livres dont la presse ne parlera guère, réservé au happy fews comme vous et moi, secret qui n’a pas besoin d’être gardé, bonheur de lecture à partager sans retenue – ça arrive et c’est un vrai bonheur, avec ou sans café. ©Yann Courtiau 2025

Laure Murat
Toutes les époques sont dégueulasses(Verdier) 76 pages
« Car le problème reste entier. Que faire avec ces œuvres populaires mais qui ne répondent plus à nos critères et diffusent des stéréotypes dont il est plus que jamais nécessaire de se débarrasser ? La réécriture des œuvres s’avère n’être pas la solution. Elle falsifie l’histoire, sans même rappeler qu’elle échoue dans sa mission en laissant passer des énormités. (…) Ses petits trucages médiocres l’assimilent à une censure du pauvre, quand la censure d’État, la vraie, menace plus que jamais, notamment aux Etats-Unis, où on ferme purement et simplement, comme en Floride, des départements de sociologie par haine de la pensée critique. »
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Courrez donc acheter cet essai de Laure Murat car il s’avère concis et bien utile pour replacer la parole comme la réflexion au-dessus du bruit ambiant qui noie tout débat intelligent au sujet de la récriture (ou pas) de classiques qui sonnent mal à nos contemporaines (et peut-être trop sensibles) oreilles ; après sa rapide et plaisante lecture vous en sortirez bien mieux informé sur cette réécriture au « goût du jour » (goût qui sera dépassé dès le lendemain) mais aussi pourquoi et comment on réécrit aussi pour vendre à nouveau, aux bibliothèques comme aux librairies, des histoires qui, dans leur nouvel emballage, seront adaptées fissa pour Netflix. Laure Murat argumente, tempère, justifie, contredit, souvent avec justesse, avec un rien de tempérament et un peu d’humour, permettant ainsi un point de vue plus net au sujet d’auteurs comme Roald Dahl, Ian Fleming ou encore Agatha Christie. Ni pour ni contre, bien au contraire.
©Yann Courtiau 2025
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Courrez donc acheter cet essai de Laure Murat car il s’avère concis et bien utile pour replacer la parole comme la réflexion au-dessus du bruit ambiant qui noie tout débat intelligent au sujet de la récriture (ou pas) de classiques qui sonnent mal à nos contemporaines (et peut-être trop sensibles) oreilles ; après sa rapide et plaisante lecture vous en sortirez bien mieux informé sur cette réécriture au « goût du jour » (goût qui sera dépassé dès le lendemain) mais aussi pourquoi et comment on réécrit aussi pour vendre à nouveau, aux bibliothèques comme aux librairies, des histoires qui, dans leur nouvel emballage, seront adaptées fissa pour Netflix. Laure Murat argumente, tempère, justifie, contredit, souvent avec justesse, avec un rien de tempérament et un peu d’humour, permettant ainsi un point de vue plus net au sujet d’auteurs comme Roald Dahl, Ian Fleming ou encore Agatha Christie. Ni pour ni contre, bien au contraire.
©Yann Courtiau 2025